Survivre au suicide de mon fils

Voici revenu ce mois que je redoute tant depuis des années. Avril tu m’as donné tant de joie mais au fil des ans tu m’as fait vivre bien des épreuves.

Avril 1979, tu m’as fait le plus beau cadeau qui soit en devenant mère pour la première fois, un beau petit garçon, Christian et deux années plus tard quasiment jour pour jour, Francis le 17 avril 1981, un autre beau cadeau de la vie. Je pense que nous étions une famille des plus normales avec deux enfants et des parents qui travaillaient chaque jour.

Mais la vie ne nous réserve pas toujours que de belles surprises et dans mon cas, principalement en avril. Donc, un 5 avril, j’ai perdu mon père, un premier avril j’ai perdu mon beau-père et le 2 avril mon fils. Dans le quotidien, jamais on ne penserait que ça pourrait nous arriver. Perdre un père, un beau-père oui ça fait de la peine mais c’est dans la normal de la vie que nos parents partent avant nous. Mais un fils… NON CE N’EST PAS NORMAL. Comme tout le monde j’ai eu mon lot d’épreuves au cours de ma vie mais la perte de mon enfant est sans aucun doute la pire de toutes. Aucun mot dans aucun dictionnaire n’est assez fort pour exprimer ce que j’ai pu ressentir.

Année après année, surtout en avril, je revis en pensée ce départ qui a laissé un si grand vide dans ma vie… dans nos vies. Même après tant d’années la douleur est aussi vive à ce temps-ci… oui le temps arrange les choses… oui au fil des mois et des années on souffre moins… oui on apprend à vivre sans lui mais jamais on oublie. La mort de Francis a laissé une grosse plaie quelque part en dedans de moi, blessure qui ne guérira jamais, blessure qui cicatrise  mais qui, au moindre effleurement, s’ouvre et fait mal, très mal. Chaque fois que son prénom est mentionné, même s’il ne s’agit pas de lui, ça fait un pincement.

En plus d’apprendre à vivre sans sa présence, il m’a fallu apprendre à vivre avec un sentiment de culpabilité… culpabilité de n’avoir pas été à l’écoute, culpabilité en tant que mère de n’avoir pas saisi l’ampleur de sa détresse, culpabilité de l’avoir laissé et aussi culpabilité d’avoir fait vivre ça à Christian alors qu’il était seul avec lui.

C’est difficile de survivre au suicide de son fils. Je me souviens des premiers jours qui ont suivi… oui j’aurais voulu aller le rejoindre mais pas seule, j’aurais voulu que nous soyons à nouveau réunis, j’aurais voulu que nous partions tous les trois avec lui. Je me demandais à l’époque comment je ferais pour avoir encore du plaisir dans la vie, comment je pourrais continuer à rire, moi qui suis ricaneuse, comment je pourrais y survivre. Au fil des secondes, au fil des minutes, au fil des heures, des semaines, des mois et enfin des années on apprends à vivre avec  »sans lui ». Il y a 21 ans, la personne pour laquelle j’ai voulu m’en sortir est sans contredit mon Christian, je me disais que j’étais tellement chanceuse de l’avoir et qu’il valait la peine que je m’en sorte ne serait-ce que pour lui. Aujourd’hui je crois que j’ai voulu m’en sortir pour moi aussi.

Comment fait-on pour s’en sortir? Câline que je ne sais pas comment j’ai fait ça… au jour le jour je présume. La première année de son départ, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Le jour ça allait car je travaillais mais le soir venu, c’était tellement difficile de réussir à m’endormir sans penser à lui… en pleurant. Je pense que j’ai pleuré chaque soir pendant toute la première année. À la fin de cette année, je me suis parlée et me suis dit là c’est assez, t’es pas pour pleurer le restant de tes jours. Ha je ne vous dis pas que je l’ai plus jamais pleuré, ce serait vous mentir car même en écrivant ce témoignage, je dois arrêter et reprendre au bout de quelques minutes, quelques heures. Oui c’est difficile mais si j’ai pu…  vous pouvez aussi, si j’ai pu tout le monde le peut. Vous vous demandez si j’ai consulté, hé bien non.  J’aurais peut-être dû, certainement que ça ne m’aurait pas fait de tord. À la maison on en parlait rarement, je crois qu’on ne voulait pas se faire de peine mutuellement. J’avais beaucoup de difficulté à en parler même avec ma chum et lorsqu’on le faisait on pleurait.

Quand Francis nous a quitté, il s’en allait sur ses 13 ans. C’est jeune pour mourir. Il ne connaissait quasiment rien de la vie, il commençait juste à vivre. Quand il y a la semaine de prévention du suicide, je me pose souvent la question: aurions-nous pu prévenir le suicide de Francis? car jamais au grand jamais on aurait même pu s’imaginer qu’il aurait pu posé un tel geste. Comment imaginer qu’à cet âge on peut avoir un si grand mal en dedans pour faire ça? Si je pouvais reculer la cassette c’est certain que nous ne les aurions pas laissé seuls ce jour-là mais est-ce que ça aurait changé quelque chose. Je l’ignore et je l’ignorerai toujours, mais au plus profond de moi je pense que oui. Est-ce que j’aurais dû insister pour qu’ils viennent avec nous? je ne sais pas non plus… Une personne m’a dit un jour:  »Si tu avais insisté pour les amener, vous auriez peut-être eu un accident et si Francis y était décédé tu te serais culpabilisée d’avoir insisté. » Peut-on changé le cours de la vie?… je ne sais pas non plus. Est-ce que notre destin est déjà tracé en naissant?…ça aussi je l’ignore. Un psychiatre nous a dit que dans le cas de Francis, ça avait été action réaction, qu’il voulait attirer l’attention de son entourage et que selon lui il ne voulait pas vraiment mourir.

Je sais aussi qu’il n’y a pas d’âge pour se suicider. Un très bon ami à moi m’avait dit:  »Le bon Dieu envoie des épreuves à ceux qu’il sait qu’ils vont passer à travers ». Plusieurs années plus tard ce même ami s’est suicidé alors qu’il avait plus de 40 ans. Je ne crois pas qu’il ait pensé à ses parents à cet instant à savoir s’ils passeraient à travers ou pas. Je crois que dans la majorité des cas, lorsqu’une personne en vient à ce geste, elle ne pense qu’à elle, qu’à sa souffrance et non pas à celle qu’elle causera autour d’elle. Chaque fois que je rencontre la mère de mon ami, elle me parle de lui et elle m’a dit un jour que j’étais celle qui l’avait le plus aidée depuis la mort de son fils. Elle sentait lorsqu’elle me parlait que je la comprenais, ayant vécu la même chose qu’elle.  Alors, si j’ai pu aider ne serait-ce que cette personne à passer à travers cette épreuve bien cette expérience acquise bien malgré moi aura servi au moins à une personne.

Une de mes grandes amies a perdu son fils il n’y a pas très longtemps, pas dans les mêmes circonstances, mais il est parti lui aussi, beaucoup trop jeune. Ça m’a fait beaucoup de peine, c’était mon filleul. J’ai revécu ma peine à travers la sienne car je comprends tellement sa souffrance. Pour une mère perdre un enfant, ce n’est pas qu’une personne qui n’est plus là, c’est une partie de nous qui meurt à jamais avec lui.

Parfois on dit quand on se compare on se console, dans mon cas c’est lorsque j’entends aux nouvelles qu’un enfant est disparu, qu’ils ne le retrouvent pas et peut-être qu’ils ne le reverrons jamais. Les parents devront vivre dans l’ignorance de ce qui lui est arrivé, de ce qu’il a vécu, de ce qu’il a enduré et finalement ne sauront jamais s’il est vivant ou s’il est mort. Ils ne parviendront jamais à faire leur deuil. Moi, mon enfant, je sais ce qui lui est arrivé, je ne pense pas qu’il ait souffert et je sais où il est.

Le 17 avril prochain, Francis aurait 34 ans. Souvent je me demande quel métier il aurait exercé, s’il serait en couple, s’il aurait des enfants? Tout ce que je sais aujourd’hui c’est que j’aimerais qu’il soit avec nous et qu’il puisse profiter de la vie, de sa vie. Mais ce que j’espère et ce en quoi j’ose croire c’est qu’un jour nous soyons à nouveau réunis. Mais ça aussi je l’ignore.

C’est la première fois que j’écris sur le suicide de Francis et ce sera la dernière, car j’ai tout dit.

Je t’aime mon fils et je continuerai à t’aimer.  Ton souvenir restera à jamais dans nos vies et dans notre cœur tu resteras bien vivant.

Francine

P.S. Le proverbe dit:  Avril, ne te découvre pas d’un fil, moi je dirais Avril, laisse-moi tranquille!!!

10 thoughts on “Survivre au suicide de mon fils”

  1. Je t’ai lu ce matin en sirotant mon café. Juste avant, je pensais justement à lui et à ce moment… Je peux comprendre tous les états et les doutes dans lesquelles tu es souvent plongés. Il me manque à moi aussi et je lui parle parfois. J’ai de bons souvenirs avec lui et pour cette raison, je lui parle, le remercie, lui sourit et lui fait des clins d’œil en souvenir de notre belle complicité. Je le considérerai toujours comme un frère dans mon cœur… X0X0X0…

    Bravo pour ton texte et ton courage. Love you!

  2. Bon, une semaine plus tard quand j’ai pris le temps de lire ton texte. J’ai appris quelques affaires que j’ignorais. Je savais que ça ferais remonter des émotions. Tu fais bien d’écrire tout ça, je suis certain que ça t’as fait du bien… ainsi dire qu’un deuil comme celui-là peut durer tout une vie.
    On est tous avec toi là-dedans, je t’aime.

    P.S. Continu d’écrire, tu as des lecteurs! ;o)

  3. Je me souviens comme si c’était hier et me demandais comment quelqu’un pouvait passer au travers d’une si dure épreuve. Aujourd’hui je constate qu’un jour à la fois prends tout son sens et on n’oublie jamais mais apprends à vivre avec.
    Vicky xox

    • Merci Vicky, je ne sais pas si je te connais mais tu as certainement connu Francis et je te remercie d’avoir pris le temps de m’écrire un petit mot, ça me fait chaud au coeur.

  4. Il faut dire que ça fait longtemps mais oui tu me connais. 😊
    Je suis la conjointe de Jacques Surprenant. Je n’ai pas eu la chance de connaître Francis mais me souviens très bien de toi et ton chum avec son auto de collection et comment l’annonce du décès de Francis m’avait boulversé et espérais vraiment que tu trouves le moyen de passer au travers et constate aujourd’hui que tu a appris à vivre avec.

    Ton message est très touchant.

    • Ha ben oui… j’ai pensé à toi mais je ne me souvenais pas que tu étais avec Jacques à ce moment là, car tu es la seule Vicky que je connaisse. Je constate que le temps a passé et que ça fait très longtemps que nous nous sommes vues. Oui ça a été très difficile le départ de Francis et ça l’est encore aujourd’hui, par moment, même après bientôt 22 ans. Oui on apprend à vivre avec, je te dirais comme une autre personne apprendrait à vivre avec un membre ou un morceau en moins. Merci encore Vicky

  5. Francine je viens de lire ton texte touchant et éclairant. Je me souviens du choc qui a ébranlé le QG à cette époque. Ma petite soeur Lucie mariée depuis 2 ans a perdu son mari et sa petite fille dans un accident de voiture. Le choc, le tsunami a été terrible pour notre famille. Heureusement Raymond et Sophie vivent dans nos coeurs, nos souvenirs. Ils font partis de moi, de nous, de notre famille. Ils ne sont pas oubliés, parce qu’encore aimés.

    • Bonjour Marc,
      Mes plus sincères condoléances pour ta sœur… est-ce arrivé récemment? C’est très triste quand on vit un deuil pareil. Je compatis beaucoup à ta peine. On apprend, avec le temps, à vivre avec, mais tu as entièrement raison, impossible d’oublier. Prends soi de toi xoxo

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